Portrait – Notre collaboration avec l’artiste plasticienne Kieu Trinh Pham

Pour notre première collection de jeux éducatifs et éco-responsables, nous avons collaboré avec la talentueuse artiste plasticienne Kieu Trinh Pham ! Elle a réalisé les illustrations de Mission Potager et Mission Océan, en insufflant à nos jeux son regard singulier et créatif. Nous vous proposons dans cet article de découvrir son portrait, à travers la série de questions que nous lui avons posées.

Portrait de Kieu Trinh Pham

Peux-tu nous présenter ton travail pour la première collection de jeux de Sloli ?

J’apprécie toujours la simplicité formelle des objets. Les formes radicales stimulent l’imagination. L’idée de Sloli m’inspire car ses jeux éducatifs mettent en valeur la qualité des matières naturelles. En touchant et en sentant ces matières, nous nous sentons proches de la nature, nous apprenons à apprécier les matières naturelles qui deviennent de plus en plus rares dans la fabrication industrielle. Cela rehausse dans notre conscience notre rapport avec l’environnement. A travers ces jeux accompagnés d’une petite notice composée dans un langage familial, Sloli nourrit l’ambition d’informer nos enfants de l’urgence de la protection notre environnement.
J’encourage l’idée d’aimer les choses selon leurs apparences, un lapin est beau comme un lapin, ce n’est pas parce qu’il incarne un personnage de dessin animé à la mode.

Travail de Kieu Trinh Pham

Sur quoi portent tes projets artistiques ?

Je suis originaire du Viêt Nam et je me suis installée en France depuis 2014. Je situe mon travail plastique dans la zone de rencontre entre ces deux massifs culturels que sont l’Asie et l’Occident. C’est aussi, pour moi, l’endroit où s’entrecroisent modernité et tradition. Je fais l’hypothèse d’un imaginaire féminin dont je tente de suivre les contours à travers une approche pluridisciplinaire croisant le dessin, la gravure, le volume, la photo et la vidéo. Si je puise dans l’intime la matière de mon œuvre, c’est à dessein d’ouvrir à des déplacements sémantiques qui réinscrivent les observations et les expériences dont je pars dans la perspective d’une anthropologie interculturelle.

Mes réalisations se voient de fait investies, à tous les étages, du signe de l’écart qui se glisse au sein de l’hybridité.

Des matériaux traditionnels se mêlent chez moi à des matériaux de rebut, comme les cheveux chus, ou bien s’articulent à des images récupérées sur Internet. Ces éléments disparates se trouvent disposés selon des gestes empruntant à des techniques qui, dans certaines cultures, constituent la province des femmes. Les formes qui en procèdent laissent affleurer une ressemblance trouble avec des choses qui sont culturellement et temporellement disjointes. Elles émanent du patrimoine vietnamien et rejoignent, dans le même mouvement, des propositions qui ont été avancées sous le modernisme et restent encore aujourd’hui en débat. Des motifs comme la grille, la trame ou le réseau passaient alors pour des clôtures dressées autour des arts visuels afin d’en assurer l’autoréférentialité et de les protéger contre les intrusions du discours. Et voilà qu’ils retrouvent la parole en réintégrant les voies de la symbolisation en même temps qu’un champ de pratiques artisanales à connotations féminines.

J’adopte volontiers un langage visuel minimal, si ce n’est minimaliste, pour soulever des questions ayant trait à la place des femmes en diverses sociétés : en l’occidentale comme en la vietnamienne, et ce jusqu’en ses ethnies minoritaires.

Qu’est-ce que la notion de créativité évoque pour toi ?

La créativité, c’est ce qui nous permet d’innover, pas seulement dans le résultat de nos actions ou le produit de nos activités mais aussi dans la méthode que nous employons, et les moyens que nous mettons en œuvre ; car, pour progresser dans nos activités, il est important que nous fassions retour sur nos manières de faire, que nous les évaluions et que nous les adaptions aux circonstances. Innover ce n’est pas seulement inventer les formes nouvelles en apparence mais aussi mettre ces formes en résonnance avec l’ensemble des données contemporaines.
La créativité chez les artistes est un processus complexe. A partir d’une intention, pour l’œuvrer, l’artiste doit passer par un enchaînement de réactions complètement subjectives. Comme le dit Marcel Duchamp « La lutte vers la réalisation est une série d’efforts, de douleurs, de satisfactions, de refus, de décisions qui ne peuvent ni ne doivent être pleinement conscients, du moins sur le plan esthétique ». (Le processus créatif, 1987). Le résultat de cela : une différence entre l’intention est sa réalisation dont « l’artiste n’est nullement conscient » (Ibid.)

Travail de recherche

Tu as mené un travail de recherche sur le thème de la place des écrans dans notre société ; peux-tu nous en dire plus ?

J’ai mené cette recherche dans un souci de clarifier notre rapport aux écrans.
D’abord, parce que ce rapport est massif dans notre société et, ensuite, parce que ce rapport est ambivalent. Les écrans nous attirent comme s’il y avait là quelque chose qui répondait à nos attentes, voire qui révélait quelque chose de notre être ; et, en même temps, on sent une menace planer sur nous quand on se confronte aux écrans, de déshumanisation ou d’aliénation ; et on est mal à l’aise de passer autant de temps devant quelque chose dont on se dit que ce n’est pas tout à fait le « réel », et que ça nous en prive.

La question est au fond de savoir à qui laisse-t-on la gestion des écrans, à qui laisse-t-on le soin d’administrer notre vie par(mi) les écrans ? Peut-on laisser cela au marketing ou à un capitalisme devenu pulsionnel ? Voulons-nous laisser une économie consumériste gouverner notre vie par(mi) les écrans ? Pour réfléchir à ces questions, il nous faut étudier avec Yves Citton, l’idée d’une « économie » ou même d’une « écologie de l’attention » et, avec Bernard Stiegler, la notion de pharmacologie. Comme toutes les technologies, les écrans sont des « pharmaka ». Or un pharmakon, c’est à la fois un poison et un remède.

Ce qui ne va pas dans le système actuel, c’est l’inaction qu’il encourage devant les écrans. Il faut sortir de cette condition du consommateur passif ; il faut échapper à ce que Stiegler appelle « le tournant machinique de la sensibilité », ou encore la « prolétarisation de la sensibilité », et qui fait que nous, récepteurs, nous avons désappris la musique, la cuisine, etc. Et de même que pour vraiment écouter de la musique, il faut être capable d’en jouer, il faudrait que nous soyons formés aux écrans, et que nous « passions à l’acte », en un sens, pour que nous nous puissions vraiment voir ce qu’ils s’affichent.

Pour découvrir plus en détails les projets artistiques de Kieu Trinh Pham, nous vous invitons à consulter son portfolio.

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